lundi 20 juillet 2009

18 juillet 2009 : une rencontre



Aujourd'hui j'ai beaucoup à faire :
Il me faut tuer toute mémoire,
Et que mon âme se pétrifie,
Et de nouveau apprendre à vivre.
(Anna Akhmatova, Le roseau)
Quand elle m'a vu pleurer, alors que j'évoquais Claire, la vieille dame m'a dit :
" Il faut être dans l'acceptation. Claire est là, autour de vous, et en vous, chaque fois que vous parlez d'elle ou que vous pensez à elle. Moi, mon mari est mort il y a vingt-six ans. Mais croyez-vous qu'il soit vraiment mort ? Non, il est toujours là, autour de moi, en moi. Tout me le rappelle... "
L. aura quatre-vingt-neuf ans bientôt, née en 1920 comme Maman, qu'elle me rappelle par bien des aspects : elle fut femme au foyer, elle a eu aussi son premier enfant en 1944 et son dernier en 1961. C'est elle qui m'héberge pour la nuit après ma prestation à la Cité de l'écrit de Montmorillon. Cité malheureusement désertée par le public. Les touristes ont fui le temps gris et incertain, qui larguait de temps à autre quelques gouttes. Ou bien est-ce que le samedi, jour de départ et d'arrivée des vacanciers, serait un jour où on s'installe et ne visite pas les lieux touristiques, et leurs attractions pittoresques, comme un cyclo-lecteur ? Car enfin, on n'en voit pas tous les jours, un cyclo-lecteur !
Mais ça m'a permis de faire une merveilleuse rencontre. L. (qui porte un délicieux prénom à l'ancienne) me fait visiter la maison poitevine de 1850, dont elle occupe le rez-de-chaussée, dans lequel elle a transformé le salon en chambre à coucher lors de la maladie de son mari. Puis nous montons au premier étage où je vais occuper une chambre côté jardin : le lit est recouvert d'un couvre-pieds rouge, identique à ceux que nous avions sur les lits quand j'étais petit. Le deuxième étage comprend encore des chambres et un salon japonais. Elle pourrait y recevoir toute sa famille, jusqu'aux arrière-petits enfants. Mais en fait, elle me dit :
" Seuls mes enfants viennent me voir deux ou trois fois par an, sinon, c'est moi qui me déplace chez l'un d'entre eux pour les réunions de famille, car les petits préfèrent, et c'est normal, leurs grands-parents, je suis trop vieille maintenant ! "
L. me raconte des bribes de sa vie. Ses parents sont morts quand elle était toute petite. Elle a été élevée par son grand-père, officier de marine (médecin général en retraite, né en 1865). Nantie de son brevet élémentaire à treize ans, elle a quitté l'école pour parfaire son apprentissage de parfaite maîtresse de maison : "Je sais tout faire, même les vêtements ", me dit-elle fièrement. Et surtout, ce fabuleux grand-père l'a entraînée sur les chemins de la connaissance et de la curiosité, et il l'a rendue grande voyageuse, même encore à son âge avancé.
Elle économise chaque mois 300 € sur sa maigre pension pour se payer un voyage annuel au long cours d'au moins deux semaines. Cette année, ce fut la Scandinavie, Norvège (avec le Cap Nord et le soleil de minuit), Suède et Finlande. L'an passé, ce fut la Sibérie et la Russie, avec un épique voyage en transsibérien de Khabarovsk à Irkoutsk. Une croisière sur le fleuve Amour a été annulée, ce qu'elle a regretté (" à mon âge, j'aurais aimé voyager encore sur l'Amour ", me dit-elle avec une mine malicieuse). Mais son guide l'a emmenée dans sa famille, et elle a pu voir vivre une famille russe extrême-orientale très accueillante. Elle a pour principe de ne pas forcément suivre toutes les visites organisées : par exemple, elle a snobé le Mausolée de Lénine et ses deux heures de queue. " Je me suis baladée toute seule dans Moscou, j'ai acheté des fleurs, j'ai demandé mon chemin et offert les fleurs à la personne qui m'a renseignée. "
Elle a été élevée à bonne école, ayant fait en 1936 avec son grand-père un voyage exceptionnel dans les Balkans et en Méditerranée. Ils sont partis par l'Orient-Express (sept jours pour aller de Paris à Sofia), puis après avoir visté la capitale de la Bulgarie, ils ont pris le car (seule femme : son grand-père a dû marchander et payer le prix fort pour qu'elle y fût admise) pour Tirana, où régnait le roi Zog avec la bénédiction de Mussolini. De là, ils ont gagné la côte et le grand-père s'est arrangé avec un caboteur qui leur a fait faire le tour de la Méditerranée. Escales dans les principales îles, en Grèce, à Alexandrie, en Italie. Là aussi, elle était la seule femme, parmi une flopée de matelots. Comme à chaque escale, le déchargement et le chargement de marchandises prenait de trois à quatre jours, " nous avions le temps de visiter, on louait une voiture avec chauffeur. " Ce furent trois mois d'enchantement " à la dure : je couchais par terre dans la cabine de mon grand-père, enroulée dans une couverture. "
Ce grand-père semble avoir été un éducateur hors-pair.
" Il m'a appris à avoir le respect de soi-même et des autres, le sens de la responsabilité allié au goût de la réflexion, le désir de la liberté et de respecter celle des autres, le refus de porter un jugement sans savoir, la vraie tolérance, et le souci de vivre pleinement l'instant présent. Et donc à ne jamais avoir peur ! Quand on est dans le présent, on n'a pas peur ! Ce sont ceux qui sont figés dans le passé ou qui se préoccupent trop de l'avenir qui ont peur ! Quand je vais sur l'esplanade de la Défense à Paris, il y a deux escaliers, l'un est occupé par les "rastas", l'autre est libre. Tout le monde utilise le second, moi jamais. Et quand je passe, les rastas voient que je les regarde non seulement sans nulle animosité, mais avec une curiosité amicale, et ils s'écartent cérémonieusement. Non, on ne doit jamais avoir peur... "
Et donc, dans les voyages en groupe (elle compte encore en faire quelques-uns dans les prochaines années), elle s'écarte volontiers des sentiers battus, en donnant un quitus au guide, lui promettant d'être à l'heure au lieu de rendez-vous. " Quand je suis allée en Egypte, il y avait trois jours de farniente sur une plage de la Mer rouge. Vous pensez bien qu'à mon âge j'avais autre chose à faire que me laisser rôtir ! J'ai donc choisi des excursions complémentaires, et chaque jour, j'ai vu des sites qui sont restés inconnus aux autres, et avec un guide pour moi toute seule... Le bonheur, quoi ! "
L. se sent très bien à Montmorillon. Son plus fidèle ami est un jeune homme de vingt-six ans, homosexuel, avec qui elle mange trois fois par mois au restaurant. " C'est son affaire, je n'ai pas à juger. Après tout, personne ne nous demande d'être malheureux ! ", me dit-elle.
L. a mis des livres dans toutes les pièces de la maison, même si l'une d'entre elles est plus pompeusement baptisée "bibliothèque". Un rapide calcul m'a fait entrevoir au moins cent mètres de rayonnages : je suis battu ! Sans doute quatre à cinq mille volumes, de toute sorte. Beaucoup de littérature, de livres d'art. Elle continue à acheter des livres, malgré son budget serré (1100 € par mois, dont 300 pour le voyage). " J'ai toujours gardé, depuis mon adolescence, deux heures pour moi par jour, même avec le mari, les enfants, le ménage et tout ce qu'il y avait à faire. Et sur ces deux heures, les trois-quarts étaient pour la lecture ! "
Le souvenir de sa fille, écrasée par un chauffard à La Rochelle il y a trois ans, est bien présent. C'était l'artiste de la famille, poèmes et sculptures d'elle parsèment la maison, jusqu'à un couvre-lit sur lequel est imprimé en grosses lettres un de ses plus beaux poèmes.
Ce fut un de ces moments précieux qui vous réconcilie avec la vie. Un moment rare, et pourtant il y a sûrement tant de personnes à rencontrer, qui pourraient nous étonner (" étonne-moi ", disait Jean Cocteau). Moi qui avais décidé d'abandonner mes cyclo-lectures en 2012, je me demande si je ne continuerai pas jusqu'à ce que mes jambes ne répondent plus. Car ces rencontres vont me manquer.
Je reverrai L. samedi prochain pour ma deuxième animation à Montmorillon. Je m'en fais déjà une joie, je vais lui offrir mon livre dédicacé. Même si je suis moins globe-trotter qu'elle, je pense qu'elle appréciera le sens de ma randonnée.

lundi 13 juillet 2009

9 juillet 2009 : adieux à la mère

Aujourd’hui, maman est morte.
(Albert Camus, L’étranger)

Comment parler de toi, Maman ?
Tu as été toute ta vie en grande partie enfermée, recluse d’abord par la maladie dans des cliniques et sanatoriums, puis repliée à l’intérieur par les soins apportés à une famille très nombreuse, que suivirent les accompagnements de fin de vie de ta propre mère et de ton mari. Tu as vécu tellement effacée, dans une sorte d’économie de l’âme.
Mais ton âme était bien là, grande ouverte dans l’intention qui te guidait sur les sentiers du cœur, dans le cheminement des rencontres, dans la saveur précieuse de la lenteur des jours, dans le fatalisme un brin railleur qui te caractérisait.
Le seul signe de supériorité que tu reconnaissais était la bonté.
Tu n’as jamais cherché à nous garder auprès de toi, mais, acceptant notre éloignement, tu nous as donné la force exceptionnelle qui était la tienne : prendre soin de soi, chacun d’entre nous, sans oublier les autres, voilà ce que tu voulais…
Derrière ta tenace vitalité qui t’avait permis de vaincre la tuberculose, on reconnaissait tes qualités et tes défauts : un mélange de scepticisme et de courage, d’esprit frondeur et de patiente soumission, un désintéressement absolu, un solide sens moral, un attachement à la vie et au travail qui t’éloignait des plaisirs factices, une honnêteté intransigeante, le refus de la futilité et de la fâcherie, l’incapacité de céder au désespoir, l’attention portée à ceux qui croisaient ton chemin, une certaine apathie aussi…
Et toi qui prétendais n’avoir pas eu d’adolescence, je t’ai toujours connue comme marchant sur un fil, telle une funambule, ne se satisfaisant pas tout à fait de ce monde d’adultes, de sa violence et de son absurdité. Toujours à la recherche du spirituel, tu as gardé toute ta vie une mystérieuse et transparente innocence, celle de ceux qui ont frôlé la mort dans leur jeunesse.
Tu avais aussi cette fierté populaire de ceux qui ne se croient pas le centre du monde, mais gardent les yeux ouverts et ne veulent pas déchoir. On pressentait en toi une autorité immanente, née de rien, sinon de ta volonté et de ta foi en la vie. Et tu paraissais d’autant plus grande que tu te faisais plus humble.
Avec ta mémoire exceptionnelle, chacune de tes paroles, associée à chacun de tes gestes et de tes regards, nous entrouvrait tout grand le livre de ta vie et nous envahissait d’une noble tendresse, et nous remplissait de joie intérieure. De mot en mot, ton esprit virevoltait, non sans nous laisser entrevoir des abîmes de silence.
Tu savais accepter la souffrance, les fêlures de la vie, avec le même calme, la même paix, que tu accueillais la joie et les minuscules plaisirs de la vie. Et je crois pouvoir dire que, ignorant la haine, tu n’as jamais fait la grève de la vie.
Tu as su nous montrer la conscience de ce que tu étais, et bon gré, mal gré, nous nous sommes modelés sur toi, en suivant chacun notre chemin, différent, très différent du tien.
Et, c’est sûr, tu peux être fière de ta nombreuse lignée et te dire : « Voilà mon plus beau travail, les âmes que j’ai contribué à former ! »

samedi 4 juillet 2009

4 juillet 2009 : La méthode à Jojo

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Celui qui ne supporte aucune épreuve ne peut rien apprendre à celui qui en supporte.
(Léon Tolstoï, Lettre à Gontcharenko, réfractaire, 19 janvier 1905)
Jojo, c’est mon beau-frère. Celui qui a épousé ma sœur, comme disait Fernand Raynaud. En fait, il s’appelle Josué, mais je le surnomme Jojo en mon for intérieur. Ne le lui répétez pas, il n’apprécierait peut-être pas !
Jojo, non seulement il est beau et fraternel, mais de plus, il est inventif. Au contraire de moi qui suis toujours en manque d’ingéniosité, il a toujours une solution technique à proposer pour remédier à tous les inconvénients de la vie quotidienne.
C’est ainsi qu’il y a quelques années, lorsque nous étions ensemble en Espagne – 2003, année de la canicule, mais canicule qui ne devait guère là-bas différer beaucoup des autres années – comme nous faisions des randonnées en montagne, il avait l’habitude de s’arrêter à chaque fontaine, ruisseau, point d’eau, de mouiller sa tête et de tremper complètement sa casquette. Celle-ci bien imbibée, il repartait d’un air gaillard à l’assaut des cimes, rafraîchi par cette manne bienvenue qui durait bien le temps qui séparait deux haltes humides. Et nous avions pris l’habitude d’en faire autant.
Eh bien, cette année, où juin finit très chaud, et juillet débute idem, j’applique résolument dans tous mes déplacements la « méthode à Jojo » (à faire breveter ?). Avant de sortir, je me mets la tête sous l’eau et y plonge ma casquette. Une fois arrivé quelque part (mes déplacements sont essentiellement urbains en ce moment), je me débrouille pour trouver un lieu adéquat pour au moins ré-humidifier mon couvre-chef : ce peut être les toilettes de la Médiathèque ou de la galerie des Cordeliers quand je suis au centre ville, voire celles du Temple, où j’ai repris mon service d’agent de surface bénévole cette semaine, après plusieurs mois d’interruption. Ou bien, comme l’autre soir, en sortant du cinéma – diantre, il faisait encore plus de 30° à 20 h ! – sous le jet d’eau de la Place de la Mairie.
Je ne saurais trop conseiller aux personnes âgées qui souffrent de la chaleur de ne pas perdre de temps à téléphoner aux services indiqués sur les brochures officielles, mais tout simplement d’ouvrir leur robinet et de passer leur tête sous l’eau ! Et de boire. Bref, d’appliquer la « méthode à Jojo » !