jeudi 3 avril 2025

3 avril 2025 : esclavage et liberté

 

Ils consacrent le plus clair de leur temps à exploiter la Nature, comme si elle était leur ennemie. Ils cherchent à la piller, à la plier à leurs quatre volontés, à lui faire rendre gorge.qui, parmi eux, prend le temps de la regarder ?

(Sophie Chérer, La couleur de la vanille, L’école des loisirs, 2013)

 

 Vraie couleur de la vanille (ne) - 1          

            Ferréol Bellier Beuamont est un botaniste et planteur de l'île Bourbon*, colonie française dans l'Océan Indien. Il est humain, a des esclaves, parce qu'on est dans les années 1830. Mais un jour, il découvre un bébé noir abandonné par sa mère et qui risque de mourir. Il est ému et l'emporte chez lui, où il le met entre les mains de nourrices. Le planteur a, comme il se doit, une belle villa, et décide de garder l'enfant, lui, le célibataire amoureux des plantes. Il le nomme Edmond.

            Il s'occupe du jeune enfant, tout en se livrant à ses recherches botaniques, et dès qu'Edmond peut courir, l'emmène partout avec lui; lui enseignant peu à peu les noms des plantes, des notions de grec pour saisir les étymologies, et de latin, pour l'initier à la classification de Linné. L'enfant se révèle un excellent élève, et Ferréol se transforme en père, mère, précepteur, ami, maître. et permet à Edmond d'échapper à l'esclavage et à ses maltraitances longuement évoquées.          

            L'enfant grandit, assiste au martyre des nègres, mais il est protégé par Ferréol. Vers l'âge de neuf, Edmond découvre le moyen de féconder la fleur du vanillier, et peu après, son maître, qui faisait partie des savants botanistes engagés dans cette recherche, s'aperçoit que c'est un enfant, qui plus est noir, qui réalise cet exploit. 

            Je n'en raconterai pas davantage, sinon que ce petit roman est une ode à la liberté, un grand roman sur l'esclavage, son abolition en 1848, et les années qui suivirent. Et comment le groupe des planteurs s'est ingénié à masquer l'auteur de la découverte, parce que c'était un enfant, de surcroît nègre. La reconstitution d'époque est convaincante, et je suis simplement étonné que ce roman soit paru seulement dans une édition pour la jeunesse. Et que, de ce fait, peu de lecteurs adultes l'aient lu. 

            Dommage. C'est vraiment très réussi.


* Ancien nom de la Réunion,nommée ainsi en 1848.

mercredi 2 avril 2025

2 avril 2025 : Le poème du mois : Henri Michaux

 Elle veut dire sans dire

avoue l'indicible 

plus qu'elle ne le formule

(Catherine Baptiste, Silence s'entend, Ed. du Cygne, 2025)


            J'ai la chance de connaître et de pratiquer l'amitié avec quelques poètes, femmes ou hommes, vivants. Parmi elles, Catherine Baptiste, de Poitiers, que je connais depuis les années 2000. J'apprécie beaucoup son écriture et suis toujours très heureux de voir une nouvelle parution de ses poèmes.

            Tout ça pour introduire un poète mort dans mes poèmes du mois. Mais ce n'est que partie remise pour Catherine Baptiste, qui est encore jeune (je pourrais être son père) et qui a encore beaucoup à nous apporter. Quant à Michaux, son poème me parle, j'espère qu'il vous parlera auss !

 

                                 EMPORTEZ-MOI

 

                Emportez-moi dans une caravelle,
                Dans une vieille et douce caravelle,
                Dans l'étrave, ou si l'on veut, dans l'écume,
                Et perdez-moi, au loin, au loin.

                Dans l'attelage d'un autre âge.
                Dans le velours trompeur de la neige.
                Dans l'haleine de quelques chiens réunis.
                Dans la troupe exténuée des feuilles mortes.

                Emportez-moi sans me briser, dans les baisers,
                Dans les poitrines qui se soulèvent et respirent,
                Sur les tapis des paumes et leur sourire,
                Dans les corridors des os longs et des articulations.

                Emportez-moi, ou plutôt enfouissez-moi.

                            L'espace du dedans  (Gallimard, 1998)

                                Henri MICHAUX

 


 

 

 

dimanche 30 mars 2025

30 mars 2025 : Vieillesse et fin de vie au cinéma

« Ça va ? » Comme si on avait un jour le courage de répondre, de dire : « Non, ça ne va pas...Non, ça va très mal… Qu’est-ce qu’on est en train de devenir ? »

(Hajar Issami, Lettres à un jeune Marocain, choisies par Abdellah Taïa, Seuil, 2008)

 

 

        En l'espace de trois mois, j'ai vu quatre films très intéressants consacrés à la vieillesse (appelons un chat un chat, j'en ai marre des euphémismes désignant la vieillesse, comme le grand âge  le troisième âge, les anciens, les seniors, etc., comme si vieillesse et vieux ou vieille étaient devenus des gros mots à bannir du langage parlé), à la fin de vie et à la mort, trois sujets qui sont les tabous d'aujourd'hui dans nos sociétés soi-disant civilisées.

        Combien de fois, dès que je dis et proclame bien haut que je suis vieux, j'entends mes interlocuteurs rétorquer : "Mais non, tu en jeune" ou "Tu es encore jeune", et je réponds du tac au tac : "Vous vous foutez de moi ?" Par contre, je ne me permettrai pas de dire à un interlocuteur "Tu es vieux' ou "Tu es vieille". Mais qu'ils me laissent dire "Je suis vieux", car ça na rien d'inconvenant ni de honteux, comme si on avouait une faiblesse. Alors que vieux, c'est un état. Et j'étais très content de découvrir l'an passé le CNaV, Conseil National autoproclamé de la Vieillesse, dont je suis avec intérêt les travaux, les conférences et les réunions à son antenne de Bordeaux. La revue Vieux, qui va dans leurs sens, est également digne d'être lue et suivie. 

        Donc quatre films : La chambre d'à côté de l'espagnol Pedro Almodovar, Mon gâteau préféré, des iraniens Maryam Moqadam et Behtash Sanaeeha, Yokai, le monde des esprits du singapourien Eric Khoo, et Dimanches, de l'ouzbek Shokir Kholikov.

 

         La chambre d'à côté, parlé en anglais, est, comme presque tous les films de son réalisateur, très bon. Il conte les retrouvailles de deux amies de longue date, mais qui s'étaient un peu perdues de vue. Ingrid Julianne Moore), apprenant le cancer de sa vieille amie Marthe (Tilda Swinton), s'empresse de la rejoindre. Elle va l'accompagner jusqu'à sa mort attendue. C'est tout bonnement formidable, en sortant je le qualifiais même de sublime : comme on aimerait avoir un(e) ami(e) de ce genre pour nous accompagner jusqu'au bout. Les deux actrices sont excellentes.

 

        Mon gâteau préféré, d'un tout autre style, est tout aussi émouvant. Cette fois, l'héroïne, Mahin, qui a vécu une vie de femme placée sous le patriarcat local, est seule maintenant. Sa fille a fui l'Iran, et elle l'a seulement de temps en temps au téléphone. Elle souffre de la solitude. Un jour, au restaurant, elle aperçoit un homme qui a l'air très solitaire aussi. Faramarz se révèle être chauffeur de taxi. Elle lui demande de la raccompagner jusque chez elle, mais il faut se méfier des voisins, car une femme seule ne doit pas recevoir un homme chez elle s'ils ne sont pas mariés. Je n'en dis pas plus, mais ce film iranien mérite plus que le détour, et nous montre de façon directe le malheur d'être une femme en Iran.

 

        Yokai, le monde des esprits, lui, est un film japonais, sans doute le moins réaliste des quatre films, puisque c'est un film fantastique. Claire Emery est une chanteuse française très célèbre au Japon, et qui est venue pour un dernier concert. C'est l'immense Catherine Deneuve qui interprète le rôle. Ne parlant pas japonais, elle a une interprète au début du film. Mais après son tout du chant, elle s'enivre à l'hôtel et tombe raide morte. La suite nous la montre devenue esprit. Elle rencontre le fantôme de Yuzo, qui fut son fan, et qui est le père du chauffeur de taxi qui la voiturait quand elle est arrivée, vivante, à Tokyo. Et les esprits parlent et se comprennent. Yuzo parle en japonais, Claire en français. C'est un film très curieux qui parle très directement de la mort et de l'après-mort. J'ai beaucoup aimé.

        Dimanches, nous montre l'Ouzbékistan, encore un pays très patriarcal (mais la France l'était tout autant il y a soixante ans, le couple des deux vieux m'a rappelé celui que formaient mes parents, c'est tout dire, et à aucun moment, je ne me suis demandé "Comment peut-on être Ouzbek" pour parler comme Montesquieu). Un couple de vieillards habite un petit village et mène une vie calme, et ils tiennent à leur maison où ils ne veulent surtout rien changer. Mais leurs enfants, qui comptent bien récupérer leur maison, voudraient la moderniser. Ainsi arrive un jour une nouvelle gazinière, puis un nouveau réfrigérateur, un nouveau téléviseur, un smartphone pour remplacer le vieux téléphone. Mais comment marchent ces nouvelles machines ? Les vieux n'arrivent pas à s'y faire. Le film est parfois cocasse, mais il est surtout très émouvant. J'ai donc pensé à mes parents, mais aussi à moi-même et à mes déboires avec le smartphone. Et j'en ai eu les larmes aux yeux, signe que le film, très simple, m'a beaucoup plu. (Image en tête d'article)