samedi 11 juillet 2020

11 juillet 2020 : du cinéma de choc


            Mieux vaut rester à l’écart de la police et de la loi. (Tabish Khair, Apaiser la poussière, trad. Blandine Longre, Éd. du sonneur, 2010)



Dire qu’on en apprend tous les jours sur les méfaits du pouvoir, et ce, dans la plupart des pays, dont le nôtre.

J’entends par pouvoir tous ceux qui sont ce que j’appelle les dominants, qui s’appuient sur l’argent (devenu Dieu et devant qui tout le monde s’incline, les uns pour en avoir trop – et c’est peu dire -, les autres pour n’en avoir pas ou trop peu), sur la loi (ah ! cette justice qui ne s’applique que rarement contre les puissants et qui pressure les gens de peu), sur l’ordre (établi par les dominants, cela va sans dire), sur la technologie (ces fameux ordiphones devenus nos maîtres, les drones tueurs, etc.) et des experts (aux ordres), sur l’armée (aux aguets si la révolte populaire gronde) et sur la police (devenue si violente partout contre les humbles et si accommodante contre les Grands) pour assurer cette domination.



Parmi les films que j’ai vus ces derniers temps, car ça y est, j’ai repris mes sorties au ciné, au moins deux m’ont fait comprendre directement cette violence des puissants : Cancion sin nombre (Pérou) et Nuestras madres (Guatemala). Le premier évoque deux périodes de dictature dans les années 80 et les exactions qui eurent lieu. Au Pérou, le problème traité est celui des bébés enlevés à leur mère dans les maternités ; on leur fait croire qu’ils sont mort-nés alors qu’en réalité s’est mis en place un réseau de vente de ces bébés dans les pays riches. Au Guatemala, les tueries de paysans de villages entiers entraînent des années plus tard la découverte de charniers et les femmes réclament les corps de leurs maris pour les enterrer dignement.



Dans les deux cas, c’est le procès des sociétés coloniales qui est fait : car les victimes sont à chaque fois les Indiens. Les descendants des colons préfèrent la dictature militaire à l’émancipation de la population indigène, maintenue dans l’exploitation brutale et dans la misère, avec la complicité des grandes puissances, en premier lieu les USA, dont l’Amérique latine est la chasse gardée.

Deux films remarquables, le péruvien en noir et blanc et format 4/3, le second en cinémascope et couleurs, tous deux très émouvants et sans pathos, qui mériteraient un grand succès. Les interprètes sont d’une dignité exemplaire. À faire pâlir d’envie nos cinéastes trop enclins à traiter des sujets futiles ! À quand un film sur les victimes des violences policières (qui, il est vrai, n'existent pas selon nos ministres de l'intérieur) !



mardi 7 juillet 2020

7 juillet 2020 : le poème du mois, Jacques Demarcq


« On s’indigne. C’est bien la dernière chose qui vous quitte. »

(Henning Mankell, Le dynamiteur, trad. Rémi Cassaigne, Seuil,2010)



Eh bien, à défaut d’écrire des poèmes, je continue à en lire, je vous propose celui-ci, n’en ayant pas trouvé un qui témoigne de l’indignation que me donne l’époque présente, tellement différente de celle que j’espérais dans ma jeunesse.


L'ALPHABET


a était la vague qui joue à saute-rochers ;

e, le soleil à demi noyé sous l’horizon ;

i, l’un de ces piquets de bois qui à la pieu-leu-leu couraient des galets jusqu’au sable se tremper les ribâtons dans l’eau, avec une mouette posée dessus qui criaille, aïe ! car la mer est froide ce juillet pluvieux.

o, le galet rond, te semblait un trèfle à quatre feuilles, au milieu de millions de dissemblables. Des gamins s’amusaient à les faire éclater contre la digue, ou à en érafler la peau luisant de l’eau à marée haute. Tu les détestais autant que s’ils avaient maculé d’encre ton cahier.

Et u, c’était quoi, l’échancrure du ravin dans la haute falaise blanche, avec des buissons fous qui à sa crête se penchent, et son pied chargé d’éboulis. Ou bien, car une voyelle se plie versatile à toutes les visions : u était le casier en osier dans lequel l’unique pêcheur, son visage buriné sous une casquette bleue, rapportait un, parfois deux homards recroquevillés de terreur, ou un congre se contorsionnant à s’en décrocher les dents, mais son hurlement ne sortait pas ;

et v, une voyelle aussi, la vieille barque étroite à grosses planches vertes, avec laquelle il partait à l’aviron relever ses invisibles lignes au milieu des vagues ;

f, la petite grue mouillée qu’un vacancier manivellait pour remonter sa barque sur les galets, tandis que lui et d’autres passaient des rouleaux dessous, avant de la hisser sur la digue les jours de grande marée.

j était la jolie crevette grise que ton oncle venait d’attraper dans le filet qu’il poussait, en veste bleue de mécanicien et pantalon rashorti, parmi les baigneurs en maillot. Toi, tu l’avais chipée dans son panier et la tenais entre deux doigts, admirant sa queue recourbée et les antennes jaillissant au-devant d’elle.

Même pour œ, tu savais : une moule au sortir de la marmite, valve ovale vide d’un côté, le jaune recroquevillé à droite, avec une languette noire qui dépasse.

Et g, tiens ! C’étaient les bigorneaux : bi, parce qu’en deux grelots, quand on tire le limaçon de sa coquille et qu’il s’y ragrippe par le boyau. Par contre, tu n’aimais pas du tout

m ou n, les trois-quatre pattes crochues de chaque côté du crabe grognon de bulles que ton grand-père déposait par taquinerie dans ton assiette.

Alors que t, tu adorais. C’est la vague qui bondit, s’enroulant pour sauter l’obstacle du rivage, et s’évanouir en poussières d’embruns dans la bruine de l’air. Plaquée par le vent au pied de la falaise, tu fixais des heures durant l’immensité agitée où chaque goutte joue sa course au coude à coude avec des millions de myriades d’autres. L’océan, pensais-tu confusément, est une forêt noyée dont tous les oiseaux chantent à la fois, chacun ensemble contre tout le monde. Les autres saisons, il est vrai, tu les passais non loin d’une forêt, toujours chez tes grands-parents. Tu ne te connaissais ni père ni mère. Est-ce pourquoi tu aimais sentir, ce pressant chaos te hérisser la peau de sa brise salée ? La nuit, tu contemplais de ta mansarde, sur la falaise, le livre sans fin de l’océan. On te retrouvait endormie le matin sur le rebord de la lucarne.


Jacques Demarcq

Rimbaldiennes
coll. « Architextes », Atelier de l’Agneau, 2015

mercredi 1 juillet 2020

1er juillet 2020 : leur suite : "pire qu'avant"


Mentalement je peux placer des bombes dans beaucoup d’endroits : dans un ministère, dans une usine, dans un embouteillage, dans un de ces lieux où on entend de la musique à plein volume.

(Tomas Pérez Torrent, José de la Colina, Conversations avec Buñuel : Il est dangereux de se pencher au-dedans, Cahiers du cinéma, 2006)




Voici un extrait de l’éditorial de François Ruffin dans Fakir n° 93 de mai-juillet 2020 :


Que feront-ils de cette crise ?

Rien.

C’est leur but, que tout reprenne comme avant : « Comment on fait pour redémarrer notre économie au lendemain de cette crise ? » s’interroge le ministre Bruno Le Maire en un couplet connu, refrain automatique, répété par lui et par les siens depuis des décennies : « […] il faut que l’économie puisse redémarrer très fort… Nous avons la capacité de rebondir. Un plan de relance est prévu, et nous y travaillons… pour que, dès que nous serons sortis de la crise, la machine économique redémarre le plus vite possible »

« Rebondir », « relancer », « très fort » et « très vite », mais dans quelle direction ? « Il faudra que la pays reparte », nous dit-on encore, mais vers où ? Le sens n’est jamais énoncé, précisé : cette « machine économique » servira-telle les hommes, la planète ? Ou mènera-t-elle à notre destruction ? Ne pas poser ces questions, c’est déjà y répondre : que ça reparte de l’avant et comme avant, et même pire qu’avant. Car on devine la suite, leur suite, leurs éléments de langage récités en boucle : après ce « choc violent », des « efforts » seront « nécessaires » pour « remonter la pente », point de PIB après point de PIB. Déjà leurs experts nous préviennent : « Il faudra que l’on se retrousse tous les manches pour reconstruire, notre économie », « la seule solution, c’est la croissance, et donc le travailler plus ». Les milliards, les centaines de milliards, versés pour que ça « redémarre », pour que ça « relance », pour que ça « rebondisse », nous devrons les payer par des sacrifices.

Cest un dur chemin de croix qu’on nous annonce, et avec comme résurrection promise, au sommet de notre Mont-Golgotha : la croissance. C’est un calvaire, certes, mais rassurant peut-être, parce que connu, un boulevard emprunté depuis trente ans. Faisons-leur confiance alors : pour un retour à l’identique, tel quel, à des nuances près, ils seront les meilleurs, vraiment. Et pourtant, même les meilleurs, même les petits soldats de l’ENA, n’y parviendront pas. Ce ne sera que reculer devant la catastrophe pour moins bien sauter plus tard.

Le désastre écologique, patent, nous reviendra dans la figure, comme un boomerang, dans dix ans, dans vingt ans, peut-être moins.

Car on le pressent.

On le devine.

On le sait, intimement.


François Ruffin


Moi, comme Bunuel, j’aimerais bien mentalement utiliser une kalachnikov dans beaucoup d’endroits, et me faire un « dîner de têtes ».